Il y a des jours et des soirées comme celles-là. Et il y a des gens comme ceux-là, qui ne sont pas du tout une minorité comme on pourrait peut-être le croire en-dehors de l’île de Montréal. Trois clients, trois exemples de ce qui ne fonctionne pas au Québec et qui démontrent pourquoi il devient de plus en plus difficile de protéger notre langue.
Client 1: « Why don’t you go to France if you want to speak French? » (Pourquoi ne vas-tu pas en France si tu veux parler français?)
Comme je l’ai déjà écrit ailleurs, mon enthousiasme est contagieux et j’ai un impact positif sur mes collègues de travail. Quand j’ai été engagé, il y a deux ans et demi, j’étais presque le seul qui « osait » s’adresser à tous les clients en français, et sans exception. Aujourd’hui, nous sommes trois ou quatre, et je travaille pour améliorer ces chiffres. Individuellement, mon impact est négligeable, mais si tous les Québécois dans tous les commerces refusaient de travailler dans une langue étrangère sur le territoire du Québec, nous intégrerions tous les immigrants en quelques semaines. Bref, je fais ma part. Et mon collègue qui servait ce client aussi.
Il l’a simplement servi en français. « Bonjour » avec un sourire, le prix en français (en pointant la caisse enregistreuse où le prix était affiché), toujours très poli. Et quand le client lui posait des questions en anglais, il répondait en français. Mais ce client, un Pakistanais ou un Hindou, ne comprenait pas qu’on puisse lui parler en français ici. Il semblait vraiment déstabilisé: « pourquoi ne vas-tu pas en France si tu veux parler français? » Mon collègue et moi-même nous sommes regardés, et je crois qu’on peut dire qu’on a vraiment compris l’ampleur du problème. Non seulement est-il possible de vivre en anglais au Québec, mais il est également possible de ne pas comprendre que ça se passe en français ici et de ne même pas réaliser qu’il y a ici un peuple qui parle français.
Client 2: « I didn’t talk to you in French. Are you a comedian or what? » (Je ne t’ai pas parlé en français. Es-tu un comédien ou quoi?)
Ça s’est passé environ dix minutes avant la fermeture. Même situation que la précédente, sauf que cette fois-ci c’était un anglo d’ici, car il semblait comprendre ce que je lui disais en français mais refusait le fait de se faire servir dans cette langue. Pour ce jeune dans la vingtaine, il allait de soi que s’il parlait en anglais on DEVAIT le servir en anglais. Mais peut-on le blâmer, quand on constate les ravages que le bilinguisme institutionnalisé a causé et que de nombreux petits Québécois sont devenus fiers de délaisser leur langue au profit de l’anglais dès que possible?
Pour ce client, c’était clair: on lui manquait de respect en lui parlant en français. Il se trouvait dans une province francophone, où tout est affiché en français, où les employés du commerce se parlaient en français, mais à ses yeux il fallait absolument et impérativement changer pour l’anglais et quiconque ne le faisait pas jouait la comédie et ne le servait pas correctement.
Sauf que, encore une fois, comment le blâmer? Il se trouve toujours un Québécois, quelque part, pour le servir en anglais. C’est devenu une habitude pour lui. Il n’a pas besoin d’apprendre le français parce que partout où il va, que ce soit à l’épicerie, à la banque, au restaurant ou même au dépanneur, on lui parle en anglais. Pourquoi apprendrait-il une langue dont il n’a pas besoin?
Client 3: « I think you can speak English. Talk to me in English. » (Je crois que tu peux parler anglais. Parle-moi en anglais.)
Ce client était aussi un anglo d’ici. Début quarantaine, bien habillé, le regard franc. Et encore une fois, il comprenait très bien tout ce que je lui disais en français. Sauf qu’il me répondait en anglais, et quand je lui ai poliment dit que je ne parlais pas anglais, il s’est mis à déblatérer beaucoup plus rapidement et il a pris mon nom en note pour faire une plainte.
Et quel était mon crime, encore une fois? Hé oui, d’avoir parlé dans ma langue dans mon pays.
La vérité, la vraie, c’est que le combat pour le français est une lutte quotidienne. Seul, l’antagonisme devient rapidement épuisant et il faut une force extraordinaire pour ne pas se laisser engloutir par le laisser-faire ambiant. Par contre, quand on réussit à faire équipe avec ses collègues de travail, il devient possible de développer une franche camaraderie et un esprit de fierté dans le fait de se faire respecter en parlant français au travail.
Au début, on a l’impression de faire quelque chose de tabou, de mauvais, d’illégal. Mais tranquillement, au fur et à mesure d’expériences positives (car il y en a!) où des clients réguliers jusqu’alors anglophones commencent à nous parler en français – ne serait-ce que quelques mots – on ressent cette fierté nous envahir et faire taire toutes ces petites voix centenaires d’un peuple qui a appris le « Speak White » en se regardant ses souliers, le dos courbé. On constate qu’il est possible de travailler dans sa langue et que s’il y aura toujours des clients comme les trois ci-haut, ceux-ci deviendront de moins en moins nombreux au fur et à mesure qu’on incite ses collègues, ses amis, sa famille à ne parler que français au Québec et à ainsi contribuer à franciser les immigrants et les anglophones qui vivent ici sans aucun désir ni nécessité de s’intégrer.
Car qu’on le veuille ou non, on n’apprend pas une langue par plaisir, mais par nécessité. Et le jour où tous les Québécois refuseront de parler une langue étrangère dans leur pays, nous aurons régler tous les problèmes d’intégration et la culture québécois pourra enfin rayonner et devenir véritablement inclusive, c’est-à-dire qu’on pourra enfin accueillir l’autre sans avoir peur de perdre ce que nous avons déjà.
Nous sommes dépossédés de nous-mêmes. Reprenons conscience de ce que nous sommes, soyons-en fiers, et nous donnerons peut-être envie aux autres de se joindre à nous et de bâtir le Québec du futur. Un Québec multicolore, mais francophone.
C’est tellement vrai en plus.
Moi il me manque à convaincre mes compatriotes de travaille, mais le problème c’est que lorsque je leur en parle, soit que le sujet change, soit que c’est une discution superficielle qui s’amorce.
Au moins, mes patrons engagent des gens qui savent français et se foutent de leur anglais. Ils ont même refusé quelqu’un qui parlait très bien anglais mais trop peu français, et ça je leur était reconnaissant.
D’un côté, cette personne aurait pu se pratiquer en français, mais d’un autre, si tous les patrons de l’ile de montréal faisaient ainsi, bah tous les citoyens se forceraient à apprendre le français.
en tout cas…
C’est vrai ce que tu dis, mais je crois que nous avons le pouvoir, collectivement, de faire plier même les patrons les plus récalcitrants. D’abord en exigeant d’être servi en français et en refusant d’acheter dans un commerce où on se fait aborder ou servir en anglais. Et puis – et surtout – en exigeant de travailler en français.
Ce n’est pas toujours facile, mais chaque petit geste compte!
C’est clairement une marque de mépris et d’irrespect. Je comprends ton point de vue. Je dois avouer que mes expériences avec les personnes immigrantes ont été meilleures que les tiennes et je dirais même avec la plupart des anglophones que j’ai rencontré. C’est pourquoi il faut consacrer plus de ressources à la francisation des immigrants et augmenter le nombre de cours de français disponibles au lieu de couper comme l’ont fait le PQ et le PLQ.
Bien d’accord avec toi! Mais les cours, pourquoi les prendraient-ils si chaque fois qu’ils parlent en anglais on leur répond en anglais? Quelle nécessité d’aller s’asseoir plusieurs heures par semaine si dans tous les commerces on te sert en anglais?
Voilà pourquoi à mon avis nous devons refuser de les servir en anglais afin de les inciter à apprendre le français et voter pour des gouvernements proposant des tests de français et de culture générale avant de donner la citoyenneté.
Nous avons le pouvoir, mais trop de gens l’oublient à mon avis….
Louis-Philippe, je te félicite de tes actions dans ce domaine. À mon avis, ta façon d’agir est la bonne. Tu manifestes du respect à tes clients tout en tenant ferme ta position par rapport à la langue. Nous devrions tous imiter ton comportement dans ce domaine.
Il est vrai que vous vivez une situation très spéciale à cet égard à Montréal. Vous recevez des tonnes d’immigrants qui viennent vivre au Canada et qui croient qu’ils peuvent appliquer la loi du moindre effort pour vivre en anglais puisque nous sommes tous capables de le comprendre et de le parler.
Ici à Québec, la situation est très différente. Puisqu’il n’y a pas de quartier anglais, italien, juif, chinois, etc., les immigrants se mélangent aux habitants locaux et ils doivent donc parler français afin de pouvoir s’intégrer.
Jai des amis qui viennent de l’Iran, de plusieurs pays d’Amérique du sud, de Cuba, etc. et ils parlent tous très bien français. Mais dans le fond, ils n’ont pas le choix pour vivre ici à Québec. Ne pas connaître ou utiliser le français les mettrait dans une situation d’isolement complet.
Je te félicite encore et j’encourage tout le monde à agir comme tu le fais. C’est une lutte et nous vaincrons!
Il y a deux sortes d’unilingues anglos : ceux qui sont vraiment unilingues parce qu’ils viennent d’arriver, qu’ils ont appris un peu d’anglais chez eux et qu’ils n’ont pas encore compris que LA langue ici, c’est le français. Je leur donne une chance, mais pas pour longtemps.
Mais il y a ceux qui habitent ici depuis cent ans et qui s’obstinent à parler uniquement en anglais, à exiger de l’anglais partout où ils vont (speak white !)
Ceux-là sont à combattre, par tous les moyens…
Dans la deuxième catégorie, je suis plus ouvert à un Anglo d’origine britannique que me faire donner des leçons de « speak white » par un Grec de Laval.
J’ai parfois l’impression que les immigrants intégrés en anglais sont plus froids envers le français que les Anglophones « de souche ».
Le #1 méritait un méchant char de m… Juste pour son attitude, je ne l’aurais pas servi en anglais. Tu sais que je suis très ouvert à l’anglais, qui ne m’est d’ailleurs pas plus étranger que l’allemand ou le finnois (c’est à dire aucunement), mais peu importe la langue, il faut rester poli.
En passant, je souligne ta « conséquence ». J’ai connu des gens très militants au niveau de la langue au Québec (par principes, et non pas en tant que membres d’organismes) qui ne voyaient aucun problème à faire des sessions d’échanges universitaires en anglais dans des endroits où l’anglais n’a aucun statut officiel ou historique.
Héhé… J’ai un collègue qui se dit indépendantiste et pour la langue française mais qui sert systématiquement en anglais n’importe qui montre le moindre petit accent. J’essaie de le convaincre qu’il vit en pleine contradiction, mais c’est une tête forte… comme moi. Alors ça risque d’être tout un combat d’arguments!
Louis, je passais te souhaiter une belle année 2009, qu’elle soit nourissante et abondante à tout point de vue!
Voilà tout simplement comme ça…
À bientôt
Merci! Bonne année à toi aussi et je te souhaite le truc qu’on troube poche de se faire souhaiter à 17 ans mais qu’on reçoit comme un véritable présent à 71 ans: la santé!
Tout à fait d’accord avec ce texte!
De ton texte, je retiens entre autres cet extrait: « Sauf que, encore une fois, comment le blâmer? Il se trouve toujours un Québécois, quelque part, pour le servir en anglais. C’est devenu une habitude pour lui. Il n’a pas besoin d’apprendre le français parce que partout où il va, que ce soit à l’épicerie, à la banque, au restaurant ou même au dépanneur, on lui parle en anglais. Pourquoi apprendrait-il une langue dont il n’a pas besoin? »
Voilà le problème et on le voit jusque dans les demandes d’emploi. L’exigence de l’anglais est parfois démesurée. Je peux comprendre le bilinguisme lorsqu’on travaille dans un bureau fédéral, par exemple, mais pourquoi exiger un bilinguisme très fort (surtout la maudite expression parfait bilingue… une improbabilité linguistique, soit-dit en passant, car ça n’existe pas un parfait bilingue) dans des magasins où 97% de la clientèle est francophone ? Je veux dire que quand ta clientèle anglophone est minoritaire, je ne dis pas de ne pas les servir, mais les encourager à demander des trucs en français les forcerait à apprendre la langue ! En tout cas… Quand je regarde ça, la loi 101 ne nous a pas sortis de la bataille pour le français au Québec. Triste pareil de se rendre compte de ça.
À mon avis, la loi 101 est une loi d’apparence. On pense que parce qu’on affiche en français avec l’anglais en plus petit en bas ça va inciter les gens à parler le français. C’est faux. Ça ne change rien. Car non seulement la loi n’est pas assez appliquée mais en plus nous sommes les rois des symboles « sans langues » et nous trouvons toute sorte de façons de faciliter la vie aux anglophones et de tout faire pour que les immigrants n’apprennent pas le français.
Voilà pourquoi j’ai déjà dénoncé sur mon carnet un site comme Angry French Guy qui facilite l’intégration à la langue anglaise des immigrants et lance le message au reste du monde qu’il est possible de vivre en anglais au Québec.
Mais bon, je ne repartirai pas là-dessus. Je déteste le type qui fait ce blogue, il vit dans une contradiction innommable et je trouve qu’il devrait avoir honte de ce qu’il fait, mais bon il vit sa vie et tolère ses contradictions et moi je vis la mienne et cherche à être cohérent…
Merci pour le commentaire!
‘Why don’t you go to France if you want to speak French?’…
C’est ça que j’ai fait cet été et je me suis fait répondre en anglais plus souvent qu’autrement. HAHA!
L’autre jour à Ottawa, dans un magasin loin du centre ville, j’ai abordé le vendeur en anglais et malgré mon faible accent français il m’a répondu en français et servis en français. Il était anglophone! Première fois que sa m’arrivais.
J’ai l’impression que vos anglos à Montréal son vraiement une classe à part.
Même si je suis critique parfois du discours nationaliste sur la langue, il y a effectivement un certain problème avec le français dans l’ouest de Montréal. La situation est certainement mieux que dans les années 60 et 70, mais étant donné que je travaille dans le secteur de la finance il y a encore du progrès à faire. Je téléphone parfois dans des bureaux de courtiers d’assurance ou la connaissance du français est pratiquement inexistante. D’autres fois je vois bien que c’est un refus de parler le français qui après tout n’est qu’une langue d’inférieurs n’est-ce pas! Il ne faut pas généraliser, car il y a quand même de nombreux anglophones qui acceptent de parler en français, mais le combat dans ce domaine est loin d’être terminé.
[...] je l’ai souvent écrit (mais plus en détails dans ce texte), Ville Saint-Laurent représente à mes yeux l’exemple de ce qui ne va pas à Montréal. Des [...]