J’ai été invité par l’émission de Franco Nuovo, Je l’ai vu à la radio, demain après-midi. Je n’irai pas. C’était une occasion en or: j’adore M. Nuovo et j’ai toujours rêvé de faire de la radio. On dit souvent de moi que j’ai une voix radiophonique et j’ai probablement le verbe encore plus facile et vivant que la plume. Mais je n’irai pas.

Je suis phobique social. Beaucoup. L’émission est enregistrée devant public. Ma mort. Studio, pas de problème. Public? Vous voulez me tuer? J’ai déjà perdu conscience à plusieurs reprises en public et tout mon corps se met en alerte maximale quand je suis dans une situation de ce genre. Je me suis décommandé ce matin, après avoir accepté avant-hier (que Dieu vienne en aide aux fouteurs de merde qui ne respectent pas leurs engagements) et après 48 heures presque sans sommeil, presque sans manger, avec le coeur en palpitations, des sueurs froides, des vertiges et de la nausée et avec cette impression pathétique que je passais sur la chaise électrique samedi après-midi à 15h00. En fait, j’aurai peut-être été moins stressé si j’avais eu à rencontrer la Faucheuse avec un casque de métal sur la tête… en autant qu’il n’y ait pas de public.

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Source de l’image

Alors voilà, je suis passé à côté d’une chance exceptionnelle. J’ai sali ma réputation avec Radio-Canada. J’ai honte. Et j’en parle parce que j’ai honte. Parce que c’est le moins que je puisse faire. Je n’ai pas choisi d’être phobique social et ce n’est pas un hasard si je ne vais jamais dans les rencontres de blogueurs. Je suis phobique social. Et beaucoup. Un jour je ferai peut-être de la radio, ou je serai peut-être enfin « quelqu’un », mais ce ne sera probablement jamais devant public.

La discussion devait porter sur le journalisme-citoyen. L’équipe de l’émission a beaucoup aimé mon blogue. Ils ne sont pas les seuls: vous êtes près de 300-350 par jour à me lire, contre « seulement » 200 il y a deux mois à peine. Bien sûr, je fais abstraction ici de l’épisode « Guy Laliberté et Lola » où j’ai eu plus de 12 000 visiteurs par jour pendant deux jours et plus de 5000 pendant deux semaines complètes… Vous me lisez, voilà. Alors comme je me sens soudainement moins honteux et que j’ai réussi à revigorer mon estime de moi-même, je vais écrire ce que je pense du journalisme-citoyen.

* * *

Je n’aime pas l’expression « journalisme-citoyen ». On couple les deux mots comme s’ils étaient étrangers, comme si le journaliste n’était pas déjà lui-même un citoyen. Vide. Un peu comme une « société civile ». Un avocat ou un médecin fait-il moins partie de la « société civile » qu’un manifestant ou un membre d’un organisme communautaire? Le journalisme-citoyen, à mon avis, c’est un peu le même vide, une expression dont on se gargarise pour essayer de se montrer près des gens.

En effet, même Jean-Luc Mongrain s’en réclame aujourd’hui.

« Le journalisme citoyen, c’est une façon de dire qu’on donne une place plus importante à la population, en fonction de ses préoccupations. Avec l’instantanéité et la multiplicité des sources et des moyens de communication, le citoyen est beaucoup plus près du média. Je trouve intéressante cette démocratisation du média. »

Près du média. Si on revendique une nouvelle proximité avec le média, c’est qu’il y a une distance, non? La vraie question, à mon avis, consiste précisément à comprendre pourquoi cette distance existe. Les médias devraient obligatoirement être près des gens de toute façon; le métier de journaliste implique d’être sur le terrain et de se faire le relai des préoccupations de la population.  Demander au citoyen lambda de jouer le rôle d’un journaliste, c’est demander à Pierre, Jean ou Jacques de remplacer un médecin ou un avocat.  Dans tous les cas, ça ne démontre pas la capacité des remplaçants mais l’incapacité de ceux qui doivent se faire remplacer.  Ce sont les journalistes qui ne font pas leur travail.

La pierre qu’on polit

Tout le monde peut aller au coin de la rue, être témoin d’un accident et le révéler sur son blogue.  S’agit-il d’une forme de journalisme?  Peut-être.  À mon avis, pourtant, elle est très primitive.  Le citoyen n’est pas un journaliste parce qu’il écrit qu’un accident s’est produit; le journalisme implique une hiérarchisation des idées, une technique de communication pour faire passer l’essentiel, et de l’expérience.  Beaucoup d’expérience.  Le citoyen peut sortir de terre la nouvelle brute, cette pierre précieuse sale et méconnaissable, mais c’est grâce à la technique journalistique qu’on peut polir la pierre et en faire un bien prisé par la population.  Le journaliste est ce polisseur de pierre qui fournit l’information pure, dénudée, au citoyen.

Ceci dit, plusieurs blogueurs (dont moi-même) utilisent effectivement des techniques journalistiques pour écrire.  Ils vous manipulent – je vous manipule – afin de faire passer l’essentiel du message.  Les mots sont simplifiés, les idées sont organisées logiquement, le titre est accrocheur, le premier paragraphe dit tout, etc.  Le journalisme est simplement cette technique permettant de faire circuler le plus librement l’information.  Il ouvre les canaux de la compréhension en répondant bêtement aux questions importantes et en choisissant la meilleure façon de le faire.

D’une certaine façon, tous ceux qui appliquent les techniques journalistiques, même embryonnairement, sont donc des journalistes-citoyens.  On n’a pas besoin d’avoir suivi un cours pour ce faire, de la même façon qu’une personne qui gratte sa guitare et arrive à sortir quelque mélodie d’un ensemble cacophonique de sons peut être considéré comme un musicien., aussi médiocre soit-il au début.  Tout peut venir avec l’expérience.  Mais que l’application des techniques journalistiques (ou des règles musicales) soit étudiée ou instinctive, un fait demeure: sans celles-ci, pas de journalisme, et pas de journalisme-citoyen.

En clair, un citoyen qui relate son opinion ou ce qu’il a aperçu au coin de la rue n’est pas un journaliste-citoyen, car il ne fait que donner la matière brute qui pourra par la suite être polie par un journaliste.  Et le citoyen qui utilise les techniques journalistiques est effectivement un journaliste-citoyen, ou apprenti-journaliste.  Celui-ci utilise les techniques journalistiques pour améliorer sa communication avec ses lecteurs.  Cela implique-t-il qu’il soit bon?  Non.  Ce n’est pas parce qu’on peut sortir quelques accords d’une vieille guitare qu’on est prêt à aller faire un concert.  De la même manière, ce n’est pas parce que quelqu’un commence à appliquer les techniques journalistiques qu’il peut se considérer d’égal à égal avec des journalistes et croire que ce qu’il donne comme valeur – sa pierre légèrement polie – vaut celle d’un autre.

Ce n’est donc pas parce que Pierre, Jean ou Jacques relatent un événement qu’ils font du journalisme-citoyen.

L’intérêt et les dangers du journalisme-citoyen

La grande valeur du journaliste-citoyen, c’est sa capacité à sortir des nouvelles que les grands médias ne peuvent ou n’osent pas sortir.   Par exemple, quand il a été question de Guy Laliberté et de Rizia Moreira.  La loi actuelle est floue et permet aux blogueurs de se donner des libertés que les médias traditionnels ne peuvent s’offrir.  Ainsi, comment pénaliser un blogueur qui écrit, comme moi, sur un site hébergé dans un autre pays?  Cette liberté est une des forces du journalisme-citoyen, ou des blogues qui utilisent les techniques journalistiques.

Par contre, les écueils sont multiples.  Comme le note Craig Newmark, créateur de la Craigslist, le problème vient souvent du fait que la vérification de ce qui est écrit se produit… après la publication! Bref, si le blogue se nourrit de l’interactivité avec ses lecteurs et peut se permettre de sortir une information extrêmement rapidement, la vérification de la véracité de celle-ci s’avère plus difficile, voire impossible. Et c’est la crédibilité qui en souffre.

La seule façon de solutionner le problème consiste à se bâtir une réputation. C’est ce que j’essaie moi-même de faire. Par exemple, quand j’ai annoncé que Pierre Morin était la personne derrière le blogue Bleu Québec, j’ai eu raison et cela a contribué à bâtir ma crédibilité future. Ainsi, c’est grâce à mon professionnalisme si aujourd’hui les gens qui fréquentent ce carnet savent que ce que j’écris a une certaine crédibilité.

Et ce professionnalisme provient du désir de rectitude et de l’application des techniques journalistiques. On peut donc dire que le journalisme-citoyen est un simple passage entre la subjectivité et l’amateurisme d’une information non vérifiée et brute et le sérieux et la crédibilité d’un journaliste de métier qui a solidement bâti sa réputation.

Montrez-moi un bon journaliste-citoyen et je vous montrerai un journaliste.

Ainsi, l’apologie du journalisme-citoyen s’apparente, à mon avis, à un nivellement par le bas où sous prétexte de sauver des coûts et de se rapprocher de la population on demande à des amateurs de raconter confusément leurs perceptions subjectives d’un événement.

C’est ça que j’aurais dit si j’étais allé à l’émission. Maintenant, je vais aller cuver ma honte et me rappeler qu’à défaut d’être capable de faire face à une foule je peux faire face à ce que je suis et continuer à rêver sur ce que je risque un jour d’accomplir.

Parole de phobique-citoyen.  En transition vers le simple citoyen, mais qui se cherche des marches un peu moins hautes à gravir.

p.s. Écoutez tout de même l’émission; ça risque d’être intéressant. J’ai donné le numéro de téléphone d’un bon blogueur et peut-être y sera-t-il…



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Commentaires

  1. CentPapiers dit :

    links from Technoratiexistent pour une raison bien simple: assurer la crédibilité de la profession en général. De nombreux blogueurs se contentent de rapporter la nouvelle sans polir ce diamant brut. Comme je l’écrivais dans untexte précédent: Ce n’est pas parce qu’on peut sortir quelques accords d’une vieille guitare qu’on est prêt à aller faire un concert. De la même manière, ce n’est pas parce que quelqu’un commence à

  2. Garamond dit :

    Je comprends très bien votre attitude. Personne ne peut vous forcer à faire quelque chose qui vous traumatise.
    C’est quand même dommage ! J’aurais bien aimé entendre parler un électron libre !

  3. Alex dit :

    J’aurais bien aimé ça entendre ce blogueur « inconnu, mais que j’apprends à connaître par les écrits » à la radio (enfin, j’aurais eu une raison d’écouter la radio !). Mais non ! T’en fait pas, je comprends tout à fait ta phobie même si je ne l’ai pas (ou en fait, j’aurais probablement été super nerveux dans les heures avant, mais pas au point de m’empêcher de le faire).

    Pour ce qui est du journalisme-citoyen, j’aime bien ta description. En effet, la majorité des blogueurs ne sont pas des journalistes-citoyens. Je m’inclus TOTALEMENT dans le lot de ceux qui ne le sont pas. Journalisme implique recherches, fouilles, compréhension d’un sujet, sources… Je sais, j’en fais comme boulot (même si ce n’est pas du vrai journalisme). C’est pourquoi d’ailleurs le blogue est plus là pour m’amuser. Et je l’admets et je ne dirai jamais que je suis un journaliste citoyen.

  4. internationaliste dit :

    C’est dommage car tu me sembles très articulé et je suis sûr que tu aurais été très bon pour expliquer ton point de vue.

  5. Prends-le comme un compliment, qu’on t’ait invité. L’histoire de Lola avait suscité beaucoup d’intérêt, on pouvait s’en rendre compte sans consulter tes statistiques. C’était hot révéler l’identité de Lola et Eric.

    Maintenant, si tu préfères l’écrit, c’est ton choix. Seulement, il fallait l’assumer dès le départ. Dire oui et après dire non, c’est jamais bon, et ce dans n’importe quels domaines.

    Le blogueur, un journaliste citoyen, c’est une image. C’est qu’avant l’avénement d’internet, il y avait les journalistes et les lecteurs, qui s’exprimaient dans le courier des lecteurs. Le journaliste rapportait ou analysait une nouvelle. Maintenant, elle est aussitôt commentée par tout le monde. C’est autre chose.

  6. Garamond dit :

    Je n’avais pas lu le texte en entier, mille excuses !
    Mon commentaire est le suivant : Les rares fois où j’ai été mêlé de très près à un événement, et que ledit événement a été récupéré par un «journaliste», eh ben, il manquait quelque chose… le journaliste n’avait pas tout compris. Tant pis pour ses millions de lecteurs, qui n’ont pas su le fond de l’histoire.
    Le véritable «bon journaliste» est extrèmement rare de nos jours.
    Pourquoi ? je suppose que c’est par manque de temps ? par paresse ? ou que les contraintes imposées par le propriétaire du journal l’en empêchent?

    Le citoyen-blogueur raconte ce qu’il a vu, ce qu’il sait, ce qu’il en pense…
    Il ne prétend pas détenir la Vérité, il apporte son grain de sel, comme on dit.
    Et je suis bien à l’aise avec ça !

  7. @internationaliste: Merci! Bah, j’expliquerai mon point de vue à ma propre émission de radio. C’est sûr, c’est pas aussi bon pour l’égo, mais de toute façon, qui a dit que l’égo était un but en tant que tel dans la vie?

    @Daniel Labonté: Oui je prends ça comme un compliment, mais je suis déçu tout de même. Je ne dis pas que je préfère l’écrit, loin de là. J’adore la radio et ça m’intéresse depuis longtemps. Ce qui est bien avec la radio, c’est qu’on ne fait pas face aux gens, et ça me convient. Ce que je n’aimais pas dans l’émission, c’était qu’elle est devant public. Ceci dit, évidemment j’aurais dû y réfléchir davantage avant d’accepter au début, ça c’est certain.

    @Garamond: C’est bien d’apporter son grain de sel, mais à mon avis le citoyen-blogueur n’aide pas à rendre le monde plus intelligible. Il y a des blogues (que je ne nommerai pas) qui ne semblent exister que pour faire des liens vers d’autres blogues ou rapporter des faits « bruts ». À un moment, selon moi, ça prend quelqu’un pour décortiquer tout ça afin que ça fasse du sens!

  8. Rémi dit :

    @Louis-Philippe Lafontaine:

    Batince que tu écris bien!

    J’aime beaucoup ta franchise concernant ta peur de parler en public. J’étais comme toi. Je sais ce que tu ressens (en bonne partie) !

    J’ai des trucs pour passer par dessus ça… tu as accès à mon courriel, si tu veux en savoir plus ;-)

    Par contre, les médias sortent rarement de ‘l’information-spectacle’… alors parfois, même avec ces techniques, cela ne sert à rien de de ‘faire voir’…

  9. Rémi dit :

    @ Louis-Philippe Lafontaine:

    Tu écris:
    « C’est sûr, c’est pas aussi bon pour l’égo, mais de toute façon, qui a dit que l’égo était un but en tant que tel dans la vie? »

    Ahhhhhhhhhhh, l’égo… rien n’est plus nocif et illusoire que l’égo! Rien ! Bravo pour cette prise de conscience! Cela m’a pris des années et beaucoup de souffrance pour comprendre ça! Lâchez-pas !

  10. Rémi dit :

    J’ai personnellement refusé plusieurs apparitions dans les médias des masse. Je m’en félicite aujourd’hui. Par contre, il y a encore de rares occasions ou ce genre de présence a un impact plus grand que toutes nos interventions sur le ‘ouèbe’…

    Faut connaitre à fond nos objectifs et nos interlocuteurs…

    Je peux vous aider dans ce domaine aussi…. ;-)

  11. décembre dit :

    Il peut être très facile de régler un problème de trac. Suffit de chercher sa méthode et de la mettre en pratique. Refuser d’affronter sa peur est réductif.

  12. Kramer auto Pingback[...] sur les blogues (quelque chose dont je ne fais pas partie mais qui me fascine). Cependant, pour des raisons qu’il explique dans ce billet, il n’a pu faire l’émission. Or, pour rattraper le coup, que fait-il ? Sa propre [...]

  13. [...] pas le bon blogueur pour aborder spécifiquement le thème en question. En effet, il faut dire que le blogueur initial approché pour l’émission était Louis Préfontaine (l’Électron Libre). Or, si il y en a un au Québec qui fait présentement du [...]

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