Récemment, un ami me conta cette savoureuse anecdote. À son travail, un collègue le regarda droit dans les yeux et lui dit: « Tu n’es rien qu’un hypocrite! Tu parles de tes droits, de nos droits, mais tu liches le cul du boss par la suite! » Étant dans un milieu syndiqué, le collègue en question confrontait constamment les patrons directement, la face dans la face en disant des paroles du genre: « Non je ferai pas ça! Pis ça non plus! Je sais ce que j’ai à faire! » Lourde ambiance de travail. Si mon ami lui a répondu qu’il n’était pas hypocrite, s’il s’est défendu, s’il s’est presque excusé pour son incapacité à faire face, moi je lui aurais rétorqué autre chose: oui, je peux être hypocrite, et tant mieux! L’hypocrisie est un mal nécessaire.

En effet, de quoi aurait l’air une société sans hypocrisie? L’anarchie, le chaos. Tu te promènes dans la rue, tu n’aimes pas le visage de quelqu’un, tu lui dis, et c’est la bataille. Ayant connu des gens ayant été reliés aux milieux criminels ou ayant fait de la prison, je peux écrire sans me tromper que ce sont les gens les moins hypocrites qui soit dans leurs relations avec les autres. Et c’est précisément à cause de leur manque d’hypocrisie que, bien souvent, ils finissent la nuit en prison ou à l’hôpital. Ils ne sont pas capables de piler sur leur vanité, sur leur orgueil. C’est le culte du « dans ta face » qui prime. Ce sont des gens bien souvent instables, qui ont de la difficulté à conserver un emploi et qui éprouvent toutes sortes de problèmes relationnels.
Or, je crois qu’il est sain, dans la vie, de conserver un minimum d’hypocrisie. Non pas celle qui est méchante, comme un mortel poison qui suinte des fentes de notre orgueil et qu’on garde le plus loin possible de soi. Pas plus que celle qui consiste à parler dans le dos d’autrui ou à comploter contre quelqu’un. Non, la petite hypocrisie nécessaire, celle qui nous permet de vivre ensemble. Celle qui dit: « Je n’aime pas tes positions, je n’aime pas tes idées, mais nous devons cohabiter alors entendons-nous ». Celle qui permet de respecter les règles du jeu, de s’y adapter, et de respecter autant ses adversaires que ses alliés. L’hypocrisie comprise, partagée, acceptée, celle qui agit comme pare-chocs des susceptibilités de chacun.
Par exemple, quand mon ami, qui n’aimait pas certaines politiques de ses patrons, sensibilisait d’autres individus à sa cause, il ne le faisait pas contre un patron en particulier. Comprenons. Dans un milieu syndiqué, tout est question de rapport de force. Le gérant n’est qu’un pion comme un autre aux mains du patronat et il serait contre-productif, inutile, de s’en prendre à sa personne. Il fait juste son travail; il n’a pas à subir invectives ou calomnies. Il gagne sa vie, rêve de vacances, a hâte de faire son sapin de Noël. Un humain. C’est sa fonction – ou plutôt ce qu’elle représente – qu’on peut ne pas aimer, mais il faut quand même respecter cela.
De la même manière, lors de la manifestation contre le prince Charles, j’ai demandé, à de nombreuses reprises, aux autres manifestants de ne pas insulter les policiers. Ça ne donnait strictement rien. Ces représentants de l’État ne sont que des employés comme d’autres; on peut être en désaccord avec le fait qu’ils ont chargé, qu’ils ont provoqué, mais ils l’ont fait parce qu’on leur en a donné l’ordre. J’ai discuté avec certains policiers, et malgré une certaine hypocrisie réciproque – « je n’aime pas que tu bloques la rue » contre « je n’aime pas que tu me prives de mon droit de manifester pacifiquement » – elle était là aussi comprise, empreinte de respect. Après tout, ce ne sont que des humains qui font un travail pour assurer leur existence en ce bas-monde. Ce sont ceux en haut qu’il faut viser.
Ou encore, lors d’une manifestation contre le jugement de la Cour suprême sur la loi 104, alors qu’un orateur s’est fait tirer par la jambe, sans avertissement, par un policier et qu’il aurait pu se casser le cou en tombant. Des membres du Réseau de résistance du Québécois (RRQ) s’en sont pris aux policiers en les traitant de tous les noms. Lorsque certains – dont l’auteur de ces lignes – leur ont suggéré de faire une plainte en déontologie et d’utiliser les moyens légaux pour faire valoir leurs droits, ils se sont défilés comme un voleur pris en flagrant délit. Plus facile de crier des noms aux policiers, non?
La vraie hypocrisie, la malsaine, selon moi, se trouve dans les gestes plutôt que dans les paroles. L’hypocrisie, c’est de chialer contre le résultat d’une élection quand on est resté à la maison le jour du vote. C’est se plaindre d’une politique en particulier quand on n’a même pas daigné se présenter au jour du vote. C’est blâmer un collègue qui s’exprime lors d’une assemblée syndicale quand, soi-même, on a préféré se taire. C’est accuser l’autre d’hypocrisie parce qu’il prône la bonne entente quand, au moment où il était possible de se faire entendre selon les règles, on a préféré écouter la télévision chez soi. C’est accuser les autres de corruption ou de collusion quand, soi-même, on essaie de contourner les règles dès que c’est possible. C’est insulter un policier au lieu de porter plainte en déontologie.
D’un côté, l’hypocrisie nécessaire, assurant la stabilité et la paix. De l’autre, la vulgaire, la méchante, celle qui sent mauvais et qui camoufle ses incapacités derrière ceux qui utilisent les moyens légaux et démocratiques pour faire valoir leurs points de vue.
Entre les deux, j’ai choisi: je vais voter (même s’il m’arrive d’annuler mon vote), j’essaie d’assumer mes prises de position, et je me bats, au quotidien, non seulement pour améliorer mes conditions de vie, mais aussi pour respecter mes adversaires. Car le jour où on enlève le droit à ceux-ci d’exister en tant qu’humains, on leur donne aussi l’occasion de considérer la même chose pour moi.
Tout est question de rapport de force. Il faudrait être hypocrite pour ne pas le voir!
Quand je ne suis pas d’accord, parfois j’aime mieux me taire que de dire que je suis d’accord. J’aime beaucoup la restriction verbale plutôt que l’affrontement inutile.
Par exemple, si mon frère fréquente quelqu’un que je n’aime pas, je garde cela pour moi. J’exprimerai mon opinion par mon silence, mais ce sera plus discret.
« Le mensonge est le ciment de la société. »
-le déclin de l’empire américain
Ce n’est pas un de tes billets que j’ai le plus apprécié. De la confusion, et des nuances qui manquent avec quelques généralisations.
Et je ne suis pas sur qu’il s’agisse d’hypocrisie.
Décider de taire des idées ou des émotions, ce n’est pas nécessairement de l’hypocrisie et d’exprimer ses émotions comme elles viennent, ce n’est pas nécessairement de la franchise.
Puisque tout est rapport de force, moi je connais des gens issus d’un milieu criminalisé et qui sont loin d’être impulsif. Un prédateur? Ça fait quoi? Ça se tait pour mieux attraper sa proie.
Ainsi je demandais à un gars, qu’est ce que l’on voit lorsque tu es en colère? Il m’a dit…Rien, je ne veux pas lui laisser le temps de réagir. Alors pour les moins hypocrites, pas toujours.
Est-ce vraiment de l’hypocrisie ou bien tout simplement de la politesse ?
Ou bien de le retenue, de la nuance, du civisme ?
Je ne crois pas que cela soit nécessairement hypocrisie que de sagement se taire au moment opportun.
Parfaitement d’accord !
En étant si honnête à propos de l’hypocrisie, n’êtes-vous pas en train de trahir vous-même l’essence de votre propos?