Kahnawake: et si on appliquait la loi québécoise?
L’expulsion dans un délai de dix jours des non-Mohawks de la réserve de Kahnawake démontre encore une fois les limites de l’État québécois à imposer ses lois sur son territoire. Pendant qu’on nous répète inlassablement les mêmes vieux discours usés des droits de la personne, de l’ouverture interculturelle, du multiculturalisme jusqu’à nous étouffer, il faudrait accepter, sans broncher, ces poches de racisme et d’intolérance que sont les réserves amérindiennes. Et si on appliquait la loi québécoise partout au Québec?

Évidemment, on rétorquera que les réserves sont de juridiction fédérale, et qu’elles ne sont pas, théoriquement du moins, sur le territoire québécois. Facile. Quand les Mohawks sont malades, qu’ils ont besoin de soins spécialisés, ce n’est tout de même pas le Kateri Memorial Hospital Centre qui peut répondre à tous leurs besoins. Quand ils ont envie de s’amuser, de sortir sur la « Main », ce n’est pas sur la rue Church à Kahwanake qu’ils vont; c’est à Montréal, bien sûr. Et on ne leur demande pas de montrer un passeport et on ne fouille pas leurs véhicules. Les réserves autochtones, quoi qu’on en dise, font bel et bien partie intégrante du Québec.
Or, comment peut-on accepter, en 2010, que la loi québécoise ne soit pas appliquée dans ces réserves? Comment peut-on tolérer que des individus ne paient pas d’impôts, ni de taxes, utilisent nos infrastructures, et votent des mesures racistes d’exclusion à l’encontre de quiconque n’a pas le sang suffisamment mohawk pour mériter le droit de vivre sur la réserve? « Oh, désolé madame, vous n’êtes mariée que depuis 1982 et vous n’avez pas la pureté sanguine requise, alors vous devrez quitter d’ici dix jours. Merci bonsoir. » Si le Québec traitait ainsi ses minorités, les casques bleus de l’ONU débarqueraient demain matin.
En fait, le problème vient précisément du statut d’ultra-minorité des Autochtones. Les Québécois, eux-mêmes minoritaires, s’identifient au combat des Amérindiens pour la préservation de leur identité. Étrangement, pourtant, nous nous refusons certaines méthodes jugées ségrégationnistes et inhumaines, mais nous les acceptons pour ceux-ci. Nous rejetons le racisme, le droit du sang, la discrimination basée sur l’appartenance ethnique pour nous, mais nous acceptons ces mêmes mesures parce qu’elles sont appliquées pour les Amérindiens. Nous tolérons de vivre avec une loi 101 charcutée plus de 200 fois depuis son adoption, nous acceptons de financer les universités anglophones trois fois plus que les universités francophones, nous fermons les yeux sur l’anglicisation de Montréal et des banlieues, mais nous refusons obstinément de dénoncer des Mohawks qui veulent mettre dans la rue avec dix jours de pré-avis des personnes qui, après peut-être vingt ans parmi eux, ont peut-être néanmoins adopté leurs us et coutumes. Nous sommes mous.
Que les Amérindiens veuillent conserver leur identité, voilà qui est tout à fait normal. Mais pourquoi devrions-nous leur accorder des droits supplémentaires, dont nous ne jouissons pas, pour y arriver? Pourquoi accepter que ceux-ci utilisent des méthodes datant des pires noirceurs de l’humanité et basées sur l’exclusion et le fanatisme identitaire alors que nous ne nous reconnaissons même pas le droit de simplement pouvoir vivre et travailler dans notre langue?
L’histoire est injuste. Les Amérindiens n’ont vraiment pas eu de chance. Mais dans la vie, on crée aussi sa propre chance par de bons rapports de force. Nous n’avons pas plus de dettes envers des Mohawks utilisant des méthodes contraires à nos valeurs que le Canada ne devrait en avoir envers nous si nous utilisions de telles méthodes. Si nous décidons, Québécois, que le droit du sang et le rejet d’autrui basé sur l’appartenance ethnique n’est pas acceptable pour nous, nous n’avons pas le droit, peu importe la raison, de l’accepter pour quiconque se trouve dans les limites de nos frontières, que ce soient des fanatiques afghans qui commettent un crime d’honneur ou des fanatiques amérindiens qui donnent un pré-avis de dix jours aux non-rouges pour quitter la réserve.
Pourquoi ne pas simplement appliquer la loi du Québec sur l’ensemble de notre territoire? On pourrait très bien imaginer des exceptions culturelles localisées pour les Amérindiens et les Inuits, afin de protéger leur culture; en les traitant comme des citoyens du Québec au lieu de les mettre dans des enclos, on risque de leur donner le goût de s’intégrer eux aussi à notre culture et à notre langue et de développer, pour le mieux-être de tous, l’idée qu’il existe d’autres moyens pour défendre une identité que d’exclure autrui sur la seule base de son appartenance ethnique. Isolés, dans leurs réserves, n’est-ce pas précisément la leçon qu’ils ont, en ce moment, de nous-mêmes?
En appliquant la loi québécoise sur tout le territoire, y compris dans les réserves fédérales, nous ferions preuve de la plus grande des intégrations, nous renouvellerions les liens ancestraux que nos ancêtres ont tissés avec les Amérindiens et nous leur donnerions le goût de se joindre à nous pour la survie de nos deux nations.
Encore faudrait-il qu’un gouvernement ait le courage nécessaire pour s’attaquer à la question et exiger ce droit d’Ottawa. Chose qui, depuis la crise d’Oka en 1990, est plutôt rare.