Clotaire Rapaille: un vent de fraîcheur sur le Québec
J’aime Clotaire Rapaille. Non, en fait, je l’adore. Et ce n’est pas parce qu’il a psychanalysé Québec, parlé de cet espèce de complexe d’infériorité-supériorité qui empêche nombre de ses citoyens de se définir autrement que par opposition à Montréal. Ce n’est pas non plus parce qu’il a parlé de la relation Québec-Canada comme d’un vieux couple sado-maso prenant plaisir à se faire mal. Et ce n’est toujours pas parce qu’il a parlé des radio-poubelles ou de la vieille mentalité de porteurs d’eau des Québécois. Non. J’adore Clotaire Rapaille parce qu’il refuse de se plier à cette dictature du consensus, cette véritable plaie.

Ça prenait un Français pour nous dire nos quatre vérités. Un Français qui n’a rien à perdre, et qui n’a rien à cirer de se faire ostraciser ou dénoncer. Lui, il arrive, il fait son travail, dit ce qu’il a à dire, et repart ensuite. Rien à foutre d’ébranler les complexes châteaux de sable de notre fragile identité; il donne son opinion, et il la défend! Il va au front et essuie les tirs de l’ennemi!
Voilà tout un contraste avec cette mentalité du « pas de chicane », que dénonçait si souvent Pierre Bourgault, cet autre psychanalyste de notre psyché collective:
Chez nous, toute discussion un peu vive jette le trouble chez la plupart des interlocuteurs qui n’arrivent pas à imaginer qu’on puisse défendre une opinion avec passion, qu’on puisse assener des arguments mortels, qu’on puisse élever le ton, qu’on puisse refuser de lâcher le morceau sans se brouiller pour la vie.
« Laisse tomber, je ne veux pas de chicane. » Ou encore: « Mon Dieu que tu es « ostineux ». Tu veux toujours avoir raison. » Quand on fait remarquer qu’on « s’ostine » avec aussi « ostineux » que soi et que son vis-à-vis refuse également de lâcher prise, alors on se voit accusé de mauvaise foi.
On dirait que les gens n’ont pas compris l’intérêt du dialogue et de la discussion et qu’ils s’imaginent qu’on est bien plus heureux à poursuivre, chacun de son coté, un monologue stérile et débilitant.
On n’a pas compris non plus que c’est le dialogue, sans cesse renouvelé et même, à l’occasion, violent, qui écarte la véritable violence qui éclate toujours quand les gens cessent de se parler.1
Nous sommes trop souvent ainsi au Québec. Au lieu de répondre aux opinions de Clotaire Rapaille, d’élaborer des arguments, de participer au DÉBAT, on le repousse, on le dénonce, on le stigmatise. On se sépare de lui. On a peur des opinions, peur de se sortir soi-même de ce satané consensus qui doit être le nôtre.
En fait, il s’agit peut-être de la pire colonisation, après plus de 250 ans de domination étrangère: nous pensons à l’anglaise, nous avons rejeté nos racines françaises. « L’art de la rhétorique est totalement étranger à la culture nord-américaine, expliquent les journalistes Jean-Benoît Nadeau et Julien Barlow dans leur livre Pas si fous, ces Français!. À peine sait-on de quoi il s’agit. Mais la rhétorique est aux Français ce que le théâtre est aux Anglais, le chant aux Italiens et le piano aux Allemands. [...] Les Français apprennent à perfectionner cet art dès leur plus jeune âge. »2 Nous ne savons pas comment discuter, nous ne savons pas débattre, et nous craignons comme la peste toute situation où un individu aurait une forte opinion en opposition avec le consensus qu’on tente constamment d’ériger en dogme.
Pire, nous avons des lois et des règles qui rendent encore plus difficile cette liberté d’opinion. Parlez de personnes âgées qui mangent de la poutine, et vous aurez la Fédération de l’âge d’or du Québec sur le dos. Faites un sketch où des mafieux parlent italien, et c’est l’Association des entreprises et professionnels italo-canadiens qui s’en prendra à vous. Parlez des Noirs, et vous aurez une association haïtienne contre vous; parlez de crime, et ce sera un collectif contre la violence, parlez d’identité, et on vous accusera d’être xénophobe. On se fait tellement dire de se taire que nous sommes devenus un peuple de chiens de faïence, silencieux, qui attendent le moindre mouvement pour se lancer comme des bêtes enragées sur quiconque viendrait troubler cette sotte tranquillité.
On aime bien se moquer de Québec, de ses radio-poubelles, de son complexe d’infériorité-supériorité face à Montréal. Je l’ai fait plus souvent qu’à mon tour. Mais cette spécificité ne serait-elle pas, plutôt qu’un défaut, le signe d’une persistance de pensée française dans une ville n’ayant peut-être pas été aussi colonisée que la métropole? En s’opposant au « mal montréalais », en descendant dans la rue pour appuyerdes médias qui, même maladroitement, défendent tout de même notre capacité collective à émettre des opinions et à les défendre, Québec ne constituerait-elle pas ce dernier bastion d’une population qui, malgré une anglophilie galopante et un fréquent refus de se remettre en question, représente réellement cette mentalité française? Se pourrait-il que derrière les dénonciations et les haut-cris d’habitants fâchés par le diagnostic de Clotaire Rapaille, se cachent une minorité de Gaulois qui refusent obstinément d’adopter cette dictature du consensus qui a javellisé la plupart de nos débats?
Oui, ça prenait un Français à Québec. C’est un bon coup de la part de Labeaume. Car au-delà de la langue, de l’architecture et de la situation géographique, ce qui devrait réellement différencier Québec et permettre de la vendre, c’est l’unicité de la survivance d’une pensée française certes abrutie par des siècles de colonisation, mais qui s’accroche et qui tente, telle une plante grimpant le long du mur de notre Histoire, d’implanter ses racines dans un terreau infertile.
Rapaille choque, Rapaille fait réagir, mais Rapaille a raison: il y a dans cette ville l’essence de ce que nous sommes. Et si Québec ne réussit pas toujours à l’exprimer avec civilité et dans le respect des opinions, au moins elle essaie. Et si elle ne réussit pas à se libérer complètement de cette dictature du consensus, on ne peut nier qu’elle tente de le faire. Québec encaisse les coups, en donne aussi, mais elle bouge, elle agit!
Voilà qui fait changement d’une métropole où on se laisse disparaître sans mot-dire et où on a réélu un maire qui a fait de notre ville le royaume de la langue de bois et des pots-de-vin.
Peut-être que c’est nous, Montréalais, qui somment les pires masochistes finalement…